samedi 12 mai 2012

L'esprit et la lettre du conservatisme

Il y a une dizaine d'années, j'ai eu le plaisir de rencontrer la directrice d'un département de la Bibliothèque Nationale de France. Elle me disait qu'elle vivait un bonheur particulier au milieu de documents précieux accumulés dans des boîtes et des cartons, sur le site de Richelieu.

On ne peut expliquer qu'en de rares instants le bonheur qu'on vit. C'est à dire lorsqu'on constate sa chance parce qu'on réussit à la matérialiser par l'exemple d'un des ses actes quotidiens. Pour cette dame, c'était d'ouvrir dans le stock dont elle avait la garde, une partition sur laquelle Mozart avait travaillé, et de s'imaginer qu'un peu de l'air qu'il avait respiré puis exhalé se retrouvait pris au piège du papier.

Etre conservateur en politique ou en société, est similaire à cela. C'est se rendre compte qu'un peu du bon sens passé, accompli avec les âges, s'est transmis, comme capturé dans les structures abstraites qui nous entourent : lois ou fonctionnement naturels d'institutions. Le témoin entre les générations n'est pas la somme de l'héritage, ni les règles que nous inventons ou la superposition d'idioties par vagues successives. Une tranche géologique d’âneries où notre conscience du progrès ne manquera pas de déposer quelques couches des siennes. Le véritable témoin est ce qui continue de faire sens derrière ce qui a été maladroitement écrit, respecté, puis raturé et bousculé.

L'illusion particulière à notre époque est de croire que l'esprit et la lettre peuvent se trouver aisément rassemblés en un bréviaire accessible aux gens diplômés ou au courant.
C'est une erreur commune à présent, se croire immune des effets de la maladresse, de la lourdeur puis de la grossièreté de jugement. Les règles édictées par l'application du progressisme peuvent être aussi médiocres que celles du passé, parce que nous prenons lentement mais sûrement l'habitude de les suivre sans examen.