mardi 24 avril 2012

L'eau, la conversion, les réseaux sociaux

Novembre 2001, c'était une soirée douce d'hivers, au ciel rose, en plein Ramadan, où, avec une française engagée catholique en Syrie, nous sortions du labyrinthe du vieux Damas, pour aboutir à une route dégagée, de la taille d'une départementale, qui semblait couper le quartier en deux.
-"La route de Saint Paul" dit-elle
-"Tu veux rire" répliquai-je dans un sourire;
Elle me répondit que non, que chaque habitant témoignait sur sa foi que le chemin de Damas emprunté par Saint Paul à la suite de sa conversion, était bien celui sur lequel nous étions en train de marcher.

Rassurez-vous, je n'en suis pas arrivé à la décision de parler du thème de la conversion, seul. Dans la vie réelle, une amie, Maria, vient de m'expliquer assez vertement qu'un fossé séparait nos expériences catholiques sur le point de la conversion, vu que je ne me mêle pas trop, à son goût, d'esprit de communauté et surtout d'action sociale.

Accueillant l'outrage, je me disais que ma récente convertie avait un peu trop d'huile en réserve dans sa lampe et qu'il a suffit qu'il se trouve quelqu'un sur sa route, moi, pour qu'il lui prenne l'envie d'en brûler un peu sur son dos. Cependant, il aurait été idiot que j'en reste là, après tout, même si je m'effraie d'un rien, effectuer le passage sur cette terre dans l'ignorance de ce qu'est la conversion, me paraissait inenvisageable. Cherchons sur l'Internet.

Pointer sur le bon document était plus facile que je ne le croyais au départ. Parfois sur l'Internet vous ne trouvez pas tout de suite parce que vos habitudes ne sont pas acquises dans un domaine neuf. J'avais du mal à cerner ma recherche. Je me rappelais alors que dimanche dernier, un blogueur catholique influent, Koz, avait lancé un sondage parmi ses abonnés Twitter, sur notre fréquentation du site de la Conférence des Évêques de France. Je m'y dirigeai immédiatement après une recherche Google sur le thème de la conversion.

Je remerciais donc Koz de son concours pour m'avoir permis de trouver ce qui correspondait à mes attentes.


Un laconique "Je n'y suis pour rien", pour toute réponse, était bien la preuve que nous avions compris tout deux qu'il s'agissait de l'action de l'Esprit Saint.

Je suis tombé donc sur l'article ayant pour titre : Suivre le Christ : la conversion. Je vous laisse le découvrir, mais je retiendrai le passage de l'Evangile de Saint Jean (3:3-5) qui est en chapeau.

L'évangéliste Saint Jean relate une conversation entre Jésus et Nicodème, un notable juif :
Jésus lui répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de renaître, ne peut voir le règne de Dieu. » Nicodème lui répliqua : « Comment est-il possible de naître quand on est déjà vieux ? Est-ce qu'on peut rentrer dans le sein de sa mère pour naître une seconde fois ? » Jésus répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

L'Esprit oui mais l'eau ? Le baptême, certes. Cependant...

Un lien fortuit de Stowe Boyd se glissa dans ma TL (Time Line) et tout occupé à ma lecture principale, je cliquais sur celui-ci. La compagnie de cet américain en ligne qui s'essaye à l'anthropologie sur le Web, avec la récente énigme des réseaux sociaux en point de mire, est d'une grande utilité pour obtenir des avis qui ne sont pas communs dans la profession du Web.

Le titre de l'article éveilla mon attention : Tout ce que nous savons sur les gens est faux. Je poursuivis...

Le point de départ de cet article est de dire que ceux que nous nommons influenceurs, ou communiquants Web, fraîchement nommés depuis l'apparition des réseaux sociaux, ne savent pas ou devinent à peine, au même titre que la majorité des gens, comment fonctionnent les interactions sociales.

Nous ne comprenons pas vraiment de quelle manière nous sommes influencés par quelqu'un d'autre, même si certains d'entre nous en font profession et sont plongés du soir au matin sur Google+, Twitter ou Facebook.
Par exemple si quelqu'un vous touche, il y a dix fois plus de chance que vous vous souviendrez de lui. Mais nous ne réalisons pas bien après que le fait qu'il nous ait touché soit la raison de notre souvenir. Nous sous-estimons l'impact d'une parole gentille ou les effets glaçants de la peur sur le lieu de travail.
La majeure partie de la réflexion contemporaine sur les interactions sociales dérive d'un regard économique qui considère les groupes comme une collection d'individus, où chaque personne opère des décisions plus ou moins rationnelles visant à maximiser les bénéfices pour eux-mêmes ou leurs proches.

Pour questionner ce regard, Stowe Boyd développe alors son analogie avec le fluide le plus courant sur notre planète et qui symbolise la vie, l'eau.
Par exemple, l'eau sous forme liquide n'est pas un ensemble amorphe de molécules H20, comme on me l''avait enseigné au lycée. C'est une substance complexe, quasi-cristalline, avec des agrégats géants de molécules d'eau, s'assemblant et se rompant tout le temps. [...] Si l'eau nétait réellement qu'une association de molécules non impliquées, cela ne ressemblerait en aucune manière à de l'eau.
Comme l'eau, nous sommes entourés de gens à tout moment, mais nous ne comprenons pas à quel point nous sommes tous connectés. Cela est facile de considérer les gens comme des individus, s'entrechoquant les uns les autres comme des boules de billard, prenant des décisions indépendantes, des individus vivant et travaillant par coïncidence dans la même proximité. Mais nous ne sommes pas comme cela, du tout, pas plus que l'eau n'est composée de molécules totalement indépendantes.

Bien sûr je vous laisse découvrir le but réel de la communication de Stowe Boyd, si vous le souhaitez mais je tiens seulement à remarquer l'utilisation d'une symbolique de l'eau qui m'échappait jusqu'alors. Celle-ci mettant en avant, dans nos relations entre êtres humains, nos incompréhensions et notre fuite rapide vers la reconnaissance d'une réalité immédiate, concrète, par exemple économique.

Le deuxième questionnement est l'incapacité de rendre compte de liens parfois invisibles à nos yeux qui permettent de nous ajuster et de nous influencer mutuellement dans la vie. Alors que la discipline qu'est la communication prétend souvent ne rien ignorer de ce que nous sommes consciemment dans le rapport à l'autre.

Un des plus beaux exemples de lien invisible entre les hommes est celui découvert ou inventé par Jorge Luis Borges dans son poème Delia Elena San Marco :
Se dire au revoir c'est nier la séparation, c'est dire : aujourd'hui nous jouons à nous séparer, mais nous nous reverrons demain. Les hommes inventèrent les adieux parce qu'ils se savent de quelque façon immortels,  même s'ils s'imaginent être contingents et éphémères.
Les au revoir ne sont que l'accent qui souligne dans les échanges entre les hommes qu'une séparation ne mérite pas de se faire avec emphase.


Arrivé à ce point, je ne peux m'empêcher de penser combien cela sera difficile d'expliquer à Maria, qu'en dépit que ce qu'elle interprète comme des résistances voire plus sèchement d'un divorce d'avec la foi - ce qui me blesse quand même - nous sommes en fait tous reliés de multiples manières, dans l'accord et le désaccord, et sans jamais pouvoir briser le lien, c'est de l'ensemble, au bout du compte, que nous témoignons.