mardi 10 avril 2012

La Twittomélie, bienveillance de la parole libre

la  Twittomélie : une homélie en moins de 140 caractères sur Twitter. 
Un procédé non invasif, modeste et tranquille qui élargit son audience sur le moyen terme. 
A son origine, Monseigneur Giraud, évêque de Soissons et président du Conseil de la communication de l’Église de France.

Dans une interview, Monseigneur Giraud parle de saturation de la parole en ligne. Ce n'est pas faux, ce n'est pas du qu'au réseau, cette évolution est antérieure : l'accès universel à l'éducation n'a pas transformé la société dans le sens souhaité par les philosophes du XVIIIème siècle.
Au contraire, les idéologies ont prospéré dans une débauche d'énergie alimentée par les capacités accrues des femmes et des hommes à entendre, évaluer et saisir.

Comme l'indiquait Jean Baechler dans son ouvrage sur les idéologies, la fin de l'ignorance au lieu de promouvoir vérité et raison commune comme les Lumières le croyaient, s'est accompagnée d'un aiguisement de la lutte entre les valeurs et les hommes. Cette lutte n'a fait récemment que s'intensifier avec de nouveaux outils Web tels que les blogs puis des réseaux sociaux.

Le basculement dans le Web 2.0, qui n'est qu'une culture intensive des applications Web a fourni des outils qui se prêtent à une interactivité qui partage des attraits addictifs avec l'univers des jeux.

Comme toujours l'être humain face à un profit immédiat ne peux s'empêcher de saisir sa chance et donc de préférer les fruits à portée de main sur l'arbre, ne s'intéressant pas à ceux qui sont plus élevés et nécessitent plus de travail ou d'intelligence pour la récolte.

L'activisme politique a cru reconnaître dans le Web 2.0 un conduit dans lequel déverser des opinions entières et des faits partiels instrumentalisés de façon partiale mais toujours plaisante - à l'image du datajournalism ou journalisme des données.

Les idéologues ont trouvé une sorte de supra-conducteur pour satisfaire l'appétit en éléments d'argumentation au sein de leurs troupes. Les désignations de l'ennemi ou, soyons clair, d'un diable identifié ou informel, font flores.

Le journalisme militant dans une jonction opérationnelle avec les allers et retours du Web 2.0 s'est imposé et a substitué à la recherche de  la vérité, la concurrence des agendas qui est le terreau favorable à ce que l'on a identifié comme le gramscisme.
Ce dernier encourageant une forme de relativisme qui n'est que l'abolition du vrai du faux comme du bien et du mal à l'aune d'un non-choix - qui en est un, en fait - dans l'appréciation hiérarchique des normes culturelles.

Ne blâmons point ceux qui font profession de convaincre sans même se mettre dans la peau d'autrui. Nous ne faisons qu'apprendre l'action et la réflexion collective autour des possibilités du réseau et nous sommes bien loin d'en connaître les utilisations optimales pour s'organiser afin de produire ce qui serait utile pour tous.
Croyez-le ou pas, il reste une place immense pour l'expression pacifique de liens inédits en ligne. Tout simplement personne ne peut en prédire la multiplicité des formes d'avance.

Les premières victimes de ces essais semblent être les nombreux consultants américains du développement personnel ou les évangélistes technologiques.
L'un de ces derniers, Jeff Jarvis, semble connaître le sort d'Icare pour avoir tenté de se rapprocher de son idéal de réseau.
Cela finit souvent en panne de crédit intellectuel car au bout du compte on réalise qu'ils ne sont là pour aider personne en particulier, la rencontre est souvent nulle ; même s'ils se positionnent sur un sens donné à la vie, ils n'ont rien à proposer en ligne, rien d'autre que l'accompagnement de leur célébrité en échange d'un tout petit peu d'attention. Et l'on a baptisé cela économie de l'attention pour faire croire qu'il y aurait un éco-système viable autour de ces projections égotistes.

Une voix authentique dans les réseaux sociaux ne se conquiert que par une qualité de ton proche de l'extime et une constance raisonnée de sa légitimité à l'expression qui ne sont pas courantes dans les médias qui s'adressent aux masses : là où l'on livre un format mainstream.

Il faut bien constater que les professionnels de la télévision ou de la radio ne savent pas produire un lien authentique sur le Web : une chroniqueuse célèbre comme Audrey Pulvar entretient son fan boys club par des "bizoos", des ReTweet semi-complices ou des jeux permettant de gagner ses exemplaires de presse. Une autre star, Jean-Michel Aphatie bougonne comme d'habitude et existe par des trolls tournant autour de la dénonciation de manquements déontologiques qui s'incarnent dans le ressenti de sa propre personne. Cela se réduit au divertissement.

Or voilà qu'avec la Twittomélie, cent quarante caractères permettent tout compte fait de transmettre quelque chose de substantiel, pourvu qu'on laisse la chance à la rencontre, au regard du "follower" de confronter ce qui est proposé à son expérience et sa compréhension.

En fait, la clé du processus de la communication sur Twitter et plus largement sur le Web semble être la bienveillance de la parole libre.

Bienveillance, dans le sens où l'on ne propose pas un message pour soi mais pour l'autre, avec la  considération morale de sa liberté et de son bien.
Parole libre, parce qu'avec le flot de voix contrefaites, suppliantes, voilant à peine la transaction commerciale, les oreilles des internautes sont à présent assez fines pour distinguer celui ou celle qui parle dans l'intérêt de son emploi sans s'occuper de valeurs collectives qui dépasseraient le cadre de son organisation, visant le bien de la société dans son ensemble. On ne peut qualifier une parole libre dans une société commerciale que lorsque le discours qu'elle développe donne l'impulsion du dépassement de l'intérêt de la personne qui la porte.

Voilà pour la théorie, mais de manière empirique la Twittomélie est un témoin de la vitalité propre à l'invention dans notre culture, la capacité de rebondir là où tout semblait perdu d'avance, où le langage de l'esprit ne semblait pas ou plus approprié. C'est une forme de résilience et non de résistance qui se développe naturellement. Tel le bon grain qui continue de croître parmi l'ivraie.