dimanche 29 avril 2012

Liberté, Europe et pragmatisme

Je suis bien plus européen que pas mal de gens qui n'appartiennent pas à ma génération. Je ressens ce qui m'unit à la pensée européenne qui prend ses racines jusque dans le moyen-âge. L'Europe est une belle idée car une vieille idée plusieurs fois réalisée puis éconduite au cours de l'histoire occidentale. C'est un balancier. 

Cependant, je commence à me rendre compte que des instruments monétaires et financiers ne méritent pas dévotion. Que des programmes d'échange d'étudiants ou de circulation de personnes à l'intérieur de l'Union, et même l'Internet, sont beaucoup plus efficaces pour prévenir les incompréhensions réciproques qu'un appareillage de religiosité entourant des institutions politiques.

Ce que beaucoup de personnes ont rejeté dans le traité européen première mouture est sûrement la fabrication d'une conscience unitaire et archéo-religieuse de la structure européenne : hymne, dévotion et sacralisation irrévocable des instances. Je dirais "constitution d'une infaillibilité" là où elle n'a aucune raison d'être.

Les gens d'aujourd'hui sont de plus en plus connectés, vivent de plus en plus dans une sphère publique vouée à la désintermédiation. Ils ne comprennent donc plus ces lourdes fabrications institutionnelles, qui s'appuient sur des croyances de principe, alors qu'il ne devrait y avoir que bon sens et pragmatisme dans leur gestion ou direction. Et surtout qu'elles les servent au lieu de se servir elles-mêmes.

Considérer que les gens sont encore des enfants et qu'ils ne peuvent faire la distinction entre vraie religion et espace démocratique, économique, libéral et voué au pragmatisme, voilà la dernière bataille de la raison humaniste qui tente de survivre, née dans les temps modernes par inspiration de l'antiquité, en déclin d'espérance et de compétence.

Oui, les gens sont de plus en plus capables de faire la différence entre ce qui anime leur foi et ce qui relève du quotidien profane. Et leur foi est d'autant plus sereine, simple et puissante, qu'ils comprennent que celle-ci ne s'applique pas aisément et directement dans la gestion des affaires du présent. La difficulté résidera toujours dans la simplicité.

S'il y a plusieurs ordres donc dans le réel, on ne devrait pas identifier l'Euro à une source divine, la protéger comme si nous avions affaire à du sacré. Au contraire, on devrait en permanence pouvoir s'interroger si son chemin est adapté et refuser de souffrir concrètement pour un outil qui ne mérite pas sa survie sur notre dos.

Comprenez-moi, je suis un européen convaincu, mais on ne me convaincra pas que les instruments de notre pouvoir commun deviennent les causes de notre déchéance. Notre liberté n'est pas le prix que nous avons à payer pour entrer en protection automatique du réel, sous la coupe d'une liturgie fabriquée par un clergé laïque qui s'est proclamé il y a 50 ans.

Vidéo : "The euro is a recessionary mechanism" ;
par Daniel Hannan, député conservateur anglais au Parlement européen.


mardi 24 avril 2012

L'eau, la conversion, les réseaux sociaux

Novembre 2001, c'était une soirée douce d'hivers, au ciel rose, en plein Ramadan, où, avec une française engagée catholique en Syrie, nous sortions du labyrinthe du vieux Damas, pour aboutir à une route dégagée, de la taille d'une départementale, qui semblait couper le quartier en deux.
-"La route de Saint Paul" dit-elle
-"Tu veux rire" répliquai-je dans un sourire;
Elle me répondit que non, que chaque habitant témoignait sur sa foi que le chemin de Damas emprunté par Saint Paul à la suite de sa conversion, était bien celui sur lequel nous étions en train de marcher.

Rassurez-vous, je n'en suis pas arrivé à la décision de parler du thème de la conversion, seul. Dans la vie réelle, une amie, Maria, vient de m'expliquer assez vertement qu'un fossé séparait nos expériences catholiques sur le point de la conversion, vu que je ne me mêle pas trop, à son goût, d'esprit de communauté et surtout d'action sociale.

Accueillant l'outrage, je me disais que ma récente convertie avait un peu trop d'huile en réserve dans sa lampe et qu'il a suffit qu'il se trouve quelqu'un sur sa route, moi, pour qu'il lui prenne l'envie d'en brûler un peu sur son dos. Cependant, il aurait été idiot que j'en reste là, après tout, même si je m'effraie d'un rien, effectuer le passage sur cette terre dans l'ignorance de ce qu'est la conversion, me paraissait inenvisageable. Cherchons sur l'Internet.

Pointer sur le bon document était plus facile que je ne le croyais au départ. Parfois sur l'Internet vous ne trouvez pas tout de suite parce que vos habitudes ne sont pas acquises dans un domaine neuf. J'avais du mal à cerner ma recherche. Je me rappelais alors que dimanche dernier, un blogueur catholique influent, Koz, avait lancé un sondage parmi ses abonnés Twitter, sur notre fréquentation du site de la Conférence des Évêques de France. Je m'y dirigeai immédiatement après une recherche Google sur le thème de la conversion.

Je remerciais donc Koz de son concours pour m'avoir permis de trouver ce qui correspondait à mes attentes.


Un laconique "Je n'y suis pour rien", pour toute réponse, était bien la preuve que nous avions compris tout deux qu'il s'agissait de l'action de l'Esprit Saint.

Je suis tombé donc sur l'article ayant pour titre : Suivre le Christ : la conversion. Je vous laisse le découvrir, mais je retiendrai le passage de l'Evangile de Saint Jean (3:3-5) qui est en chapeau.

L'évangéliste Saint Jean relate une conversation entre Jésus et Nicodème, un notable juif :
Jésus lui répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de renaître, ne peut voir le règne de Dieu. » Nicodème lui répliqua : « Comment est-il possible de naître quand on est déjà vieux ? Est-ce qu'on peut rentrer dans le sein de sa mère pour naître une seconde fois ? » Jésus répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

L'Esprit oui mais l'eau ? Le baptême, certes. Cependant...

Un lien fortuit de Stowe Boyd se glissa dans ma TL (Time Line) et tout occupé à ma lecture principale, je cliquais sur celui-ci. La compagnie de cet américain en ligne qui s'essaye à l'anthropologie sur le Web, avec la récente énigme des réseaux sociaux en point de mire, est d'une grande utilité pour obtenir des avis qui ne sont pas communs dans la profession du Web.

Le titre de l'article éveilla mon attention : Tout ce que nous savons sur les gens est faux. Je poursuivis...

Le point de départ de cet article est de dire que ceux que nous nommons influenceurs, ou communiquants Web, fraîchement nommés depuis l'apparition des réseaux sociaux, ne savent pas ou devinent à peine, au même titre que la majorité des gens, comment fonctionnent les interactions sociales.

Nous ne comprenons pas vraiment de quelle manière nous sommes influencés par quelqu'un d'autre, même si certains d'entre nous en font profession et sont plongés du soir au matin sur Google+, Twitter ou Facebook.
Par exemple si quelqu'un vous touche, il y a dix fois plus de chance que vous vous souviendrez de lui. Mais nous ne réalisons pas bien après que le fait qu'il nous ait touché soit la raison de notre souvenir. Nous sous-estimons l'impact d'une parole gentille ou les effets glaçants de la peur sur le lieu de travail.
La majeure partie de la réflexion contemporaine sur les interactions sociales dérive d'un regard économique qui considère les groupes comme une collection d'individus, où chaque personne opère des décisions plus ou moins rationnelles visant à maximiser les bénéfices pour eux-mêmes ou leurs proches.

Pour questionner ce regard, Stowe Boyd développe alors son analogie avec le fluide le plus courant sur notre planète et qui symbolise la vie, l'eau.
Par exemple, l'eau sous forme liquide n'est pas un ensemble amorphe de molécules H20, comme on me l''avait enseigné au lycée. C'est une substance complexe, quasi-cristalline, avec des agrégats géants de molécules d'eau, s'assemblant et se rompant tout le temps. [...] Si l'eau nétait réellement qu'une association de molécules non impliquées, cela ne ressemblerait en aucune manière à de l'eau.
Comme l'eau, nous sommes entourés de gens à tout moment, mais nous ne comprenons pas à quel point nous sommes tous connectés. Cela est facile de considérer les gens comme des individus, s'entrechoquant les uns les autres comme des boules de billard, prenant des décisions indépendantes, des individus vivant et travaillant par coïncidence dans la même proximité. Mais nous ne sommes pas comme cela, du tout, pas plus que l'eau n'est composée de molécules totalement indépendantes.

Bien sûr je vous laisse découvrir le but réel de la communication de Stowe Boyd, si vous le souhaitez mais je tiens seulement à remarquer l'utilisation d'une symbolique de l'eau qui m'échappait jusqu'alors. Celle-ci mettant en avant, dans nos relations entre êtres humains, nos incompréhensions et notre fuite rapide vers la reconnaissance d'une réalité immédiate, concrète, par exemple économique.

Le deuxième questionnement est l'incapacité de rendre compte de liens parfois invisibles à nos yeux qui permettent de nous ajuster et de nous influencer mutuellement dans la vie. Alors que la discipline qu'est la communication prétend souvent ne rien ignorer de ce que nous sommes consciemment dans le rapport à l'autre.

Un des plus beaux exemples de lien invisible entre les hommes est celui découvert ou inventé par Jorge Luis Borges dans son poème Delia Elena San Marco :
Se dire au revoir c'est nier la séparation, c'est dire : aujourd'hui nous jouons à nous séparer, mais nous nous reverrons demain. Les hommes inventèrent les adieux parce qu'ils se savent de quelque façon immortels,  même s'ils s'imaginent être contingents et éphémères.
Les au revoir ne sont que l'accent qui souligne dans les échanges entre les hommes qu'une séparation ne mérite pas de se faire avec emphase.


Arrivé à ce point, je ne peux m'empêcher de penser combien cela sera difficile d'expliquer à Maria, qu'en dépit que ce qu'elle interprète comme des résistances voire plus sèchement d'un divorce d'avec la foi - ce qui me blesse quand même - nous sommes en fait tous reliés de multiples manières, dans l'accord et le désaccord, et sans jamais pouvoir briser le lien, c'est de l'ensemble, au bout du compte, que nous témoignons.

mercredi 11 avril 2012

Envoi et charte du blog

Je n'étais plus satisfait de mon dernier blog, celui-ci est définitif car il porte mon nom.
Je souhaite seulement enfin pouvoir produire quelque chose qui me ressemble et qui puisse toucher un large nombre de personnes. Quelques centaines feraient mon bonheur.

La seule parole intelligente sur l'Internet est celle qui ne ressemble à aucune autre. Si c'est pour commenter l'actualité tout en servant des poncifs, ne comptez pas sur moi.

Voici la charte d'utilisation :

  1. Participez autant que vous le pouvez dans les commentaires. 
  2. Les commentaires publicitaires ou au contenu non-approprié ou illégal seront simplement effacé avec la raison de leur effacement. Faites usage de votre bon sens avant de poster.
  3. Ne nourrissez pas dans les commentaires d'obsession particulière sur des éléments de catholicité  † , ici ou là. L'idée ici n'est pas de faire de la retape ou du prosélytisme, mais il me fallait un angle d'attaque qui ne me fasse pas tomber dans l'écriture mainstream ou le consensus. 
  4. Vous avez mon accord pour tout emprunt ou traduction des billets et non d'autres contenus, du moment que vous me citez et que vous faîtes connaître le blog au travers d'un lien.

mardi 10 avril 2012

La Twittomélie, bienveillance de la parole libre

la  Twittomélie : une homélie en moins de 140 caractères sur Twitter. 
Un procédé non invasif, modeste et tranquille qui élargit son audience sur le moyen terme. 
A son origine, Monseigneur Giraud, évêque de Soissons et président du Conseil de la communication de l’Église de France.

Dans une interview, Monseigneur Giraud parle de saturation de la parole en ligne. Ce n'est pas faux, ce n'est pas du qu'au réseau, cette évolution est antérieure : l'accès universel à l'éducation n'a pas transformé la société dans le sens souhaité par les philosophes du XVIIIème siècle.
Au contraire, les idéologies ont prospéré dans une débauche d'énergie alimentée par les capacités accrues des femmes et des hommes à entendre, évaluer et saisir.

Comme l'indiquait Jean Baechler dans son ouvrage sur les idéologies, la fin de l'ignorance au lieu de promouvoir vérité et raison commune comme les Lumières le croyaient, s'est accompagnée d'un aiguisement de la lutte entre les valeurs et les hommes. Cette lutte n'a fait récemment que s'intensifier avec de nouveaux outils Web tels que les blogs puis des réseaux sociaux.

Le basculement dans le Web 2.0, qui n'est qu'une culture intensive des applications Web a fourni des outils qui se prêtent à une interactivité qui partage des attraits addictifs avec l'univers des jeux.

Comme toujours l'être humain face à un profit immédiat ne peux s'empêcher de saisir sa chance et donc de préférer les fruits à portée de main sur l'arbre, ne s'intéressant pas à ceux qui sont plus élevés et nécessitent plus de travail ou d'intelligence pour la récolte.

L'activisme politique a cru reconnaître dans le Web 2.0 un conduit dans lequel déverser des opinions entières et des faits partiels instrumentalisés de façon partiale mais toujours plaisante - à l'image du datajournalism ou journalisme des données.

Les idéologues ont trouvé une sorte de supra-conducteur pour satisfaire l'appétit en éléments d'argumentation au sein de leurs troupes. Les désignations de l'ennemi ou, soyons clair, d'un diable identifié ou informel, font flores.

Le journalisme militant dans une jonction opérationnelle avec les allers et retours du Web 2.0 s'est imposé et a substitué à la recherche de  la vérité, la concurrence des agendas qui est le terreau favorable à ce que l'on a identifié comme le gramscisme.
Ce dernier encourageant une forme de relativisme qui n'est que l'abolition du vrai du faux comme du bien et du mal à l'aune d'un non-choix - qui en est un, en fait - dans l'appréciation hiérarchique des normes culturelles.

Ne blâmons point ceux qui font profession de convaincre sans même se mettre dans la peau d'autrui. Nous ne faisons qu'apprendre l'action et la réflexion collective autour des possibilités du réseau et nous sommes bien loin d'en connaître les utilisations optimales pour s'organiser afin de produire ce qui serait utile pour tous.
Croyez-le ou pas, il reste une place immense pour l'expression pacifique de liens inédits en ligne. Tout simplement personne ne peut en prédire la multiplicité des formes d'avance.

Les premières victimes de ces essais semblent être les nombreux consultants américains du développement personnel ou les évangélistes technologiques.
L'un de ces derniers, Jeff Jarvis, semble connaître le sort d'Icare pour avoir tenté de se rapprocher de son idéal de réseau.
Cela finit souvent en panne de crédit intellectuel car au bout du compte on réalise qu'ils ne sont là pour aider personne en particulier, la rencontre est souvent nulle ; même s'ils se positionnent sur un sens donné à la vie, ils n'ont rien à proposer en ligne, rien d'autre que l'accompagnement de leur célébrité en échange d'un tout petit peu d'attention. Et l'on a baptisé cela économie de l'attention pour faire croire qu'il y aurait un éco-système viable autour de ces projections égotistes.

Une voix authentique dans les réseaux sociaux ne se conquiert que par une qualité de ton proche de l'extime et une constance raisonnée de sa légitimité à l'expression qui ne sont pas courantes dans les médias qui s'adressent aux masses : là où l'on livre un format mainstream.

Il faut bien constater que les professionnels de la télévision ou de la radio ne savent pas produire un lien authentique sur le Web : une chroniqueuse célèbre comme Audrey Pulvar entretient son fan boys club par des "bizoos", des ReTweet semi-complices ou des jeux permettant de gagner ses exemplaires de presse. Une autre star, Jean-Michel Aphatie bougonne comme d'habitude et existe par des trolls tournant autour de la dénonciation de manquements déontologiques qui s'incarnent dans le ressenti de sa propre personne. Cela se réduit au divertissement.

Or voilà qu'avec la Twittomélie, cent quarante caractères permettent tout compte fait de transmettre quelque chose de substantiel, pourvu qu'on laisse la chance à la rencontre, au regard du "follower" de confronter ce qui est proposé à son expérience et sa compréhension.

En fait, la clé du processus de la communication sur Twitter et plus largement sur le Web semble être la bienveillance de la parole libre.

Bienveillance, dans le sens où l'on ne propose pas un message pour soi mais pour l'autre, avec la  considération morale de sa liberté et de son bien.
Parole libre, parce qu'avec le flot de voix contrefaites, suppliantes, voilant à peine la transaction commerciale, les oreilles des internautes sont à présent assez fines pour distinguer celui ou celle qui parle dans l'intérêt de son emploi sans s'occuper de valeurs collectives qui dépasseraient le cadre de son organisation, visant le bien de la société dans son ensemble. On ne peut qualifier une parole libre dans une société commerciale que lorsque le discours qu'elle développe donne l'impulsion du dépassement de l'intérêt de la personne qui la porte.

Voilà pour la théorie, mais de manière empirique la Twittomélie est un témoin de la vitalité propre à l'invention dans notre culture, la capacité de rebondir là où tout semblait perdu d'avance, où le langage de l'esprit ne semblait pas ou plus approprié. C'est une forme de résilience et non de résistance qui se développe naturellement. Tel le bon grain qui continue de croître parmi l'ivraie.