jeudi 10 mai 2012

Obama ne défendra pas le mariage gay en rase campagne

Barack Obama vient de donner une interview tactique très importante à la chaîne ABC qui défend un agenda libéral, ce qui signifie aux Etats-Unis, non le camp des admirateurs du défunt Président Ronald Reagan, mais l'aile-gauche du parti démocrate. Un camp politique Etatiste fédéral mais résolument progressiste dans l'ouverture aux nouvelles idées sociétales. En terrain ami, donc, pour le Président sortant.

Cette interview est une forme de reniement Mitterrandien, c'est à dire qu'en défendant à titre personnel la conception d'un mariage civil entre personnes du même sexe, il refuse d'aller plus loin. Tout en donnant des gages d'affection personnelle aux progressistes de son camp, il enterre officiellement l'idée d'en faire un thème fort de campagne pour la présidentielle qui l'oppose au républicain modéré Mitt Romney. Lorsqu'on offre des fleurs en politique à un homme ou à une idée c'est souvent à l'occasion de funérailles.

Le moment de cette annonce doit être pris en compte pour bien l'interpréter.

La Caroline du Nord a voté ce mercredi 9 mai, par référendum, un nouvel amendement à sa Constitution. Cet amendement stipule la définition du mariage ou de tout type d'union civile jusqu'au "partenariat domestique" comme étant constitué d'un homme et d'une femme.

Le premier étonnement vient du fait que l'Etat de Caroline du Nord disposait déjà d'une loi n'autorisant pas le mariage gay, quel était alors l'intérêt de l'inscrire dans la Constitution ? Le problème résidait dans la structure du fédéralisme américain, dont les représentants du parti républicain localement ont voulu se protéger.

Des couples homosexuels valides, mariés dans un autre Etat, tel que celui de New York, auraient pu en s'installant en Caroline du Nord faire valoir leurs droits. C'est à dire non seulement leur reconnaissance administrative, mais aussi face aux tribunaux : le divorce, l'adoption, le droit de visite, etc. Donc, l'Etat de Caroline du Nord, bien que possédant une loi s'opposant au mariage gay, aurait été obligé de traiter, à l'identique des couples hétérosexuels, les couples homosexuels venant d'un autre Etat. Leur sentiment étant qu'on offrait ainsi une belle occasion de détournement légal de leurs lois locales.

Le second étonnement, pour nous, français puissamment intégrés dans une nation indivisible et laïque vient de l'argument principal électoral en faveur de la vision traditionnelle du mariage : un verset de la Bible. Celui-ci fut repris sur toute chaîne d'information où il y avait débat contradictoire, par des pasteurs évangélistes sobrement cravatés.
Genèse 2:24 :
C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. 
La Caroline du Nord  est à la frontière d'un Sud mythique, celui des confédérés. Elle joignit même ces forces en juin 1861, lorsque sa soeur, la Caroline du Sud, fut attaquée par les forces nordistes.

A propos de cette attitude qui place des arguments irrationnels dans le champ politique, ne manquons pas, en guise d'explication, de citer ce beau constat de Flannery O'Connor, écrivain du Sud :
"Le romancier catholique dans le Sud verra de nombreuses images déformées du Christ, mais il sentira certainement qu'une image déformée du Christ vaut mieux que pas d'image du tout. Je pense qu'il sentira beaucoup plus de parenté avec des prophètes d'arrière-pays et des fondamentalistes hurlant qu'avec d'autres éléments plus polis pour lesquels le surnaturel est une source d'embarras et pour qui la religion est devenue une branche de la sociologie, de la culture ou du développement de la personnalité."
Au-delà de ce trait culturel et profondément religieux, me direz-vous, quelle importance revêt pour Obama, ce modeste Etat ? Et bien la Caroline du Nord est ce qu'on appelle à l'occasion d'une présidentielle américaine un "swing state" : un Etat capable de basculer du camp démocrate au républicain et inversement. Elle fait partie de la liste restreinte des Etats qu'il faut gagner pour qu'un candidat puisse faire basculer la présidentielle en sa faveur.

C'est pour cela, qu'avant le vote du référendum en Caroline du Nord, Barack Obama a bien fait attention à ne pas s'impliquer dans celui-ci et envoya dans les médias, en service commandé, de très respectables lieutenants comme Bill Clinton ou l'actuel Vice-président Joe Biden, pour tenter de retourner le vote. Le budget employé pour convaincre les électeurs fut officiellement le double de celui des défenseurs de l'amendement.  

Donnés gagnants au départ par les sondages sur un score de 57%, les défenseurs de l'amendement accrurent leur victoire dans les urnes en dépassant les 61%.

Nous comprenons mieux ce signal d'Obama, sur la chaîne ABC, qui donne l'impression de clore positivement un débat qui ne pourra lui servir dans la campagne présidentielle. Tout en feignant de garder la main et sa stature responsable, Il assure de son soutien les partisans du mariage gay dans les grandes cités urbaines. Mais c'est bien une retraite ordonnée qui vient d'être sonnée ; rendez-vous dans quatre ans et avec un autre candidat démocrate ou pas.


Addendum :
Comme j'ai pu entendre beaucoup de sottises sur le fin fond de l'affaire dans les médias rapides et circulaires comme les chaînes d'informations sur la TNT. Voici le texte exact et révélateur, provenant d'ABC, qui vient en soutien de mon analyse :
Le Président a souligné qu'il s'agit d'une position personnelle, et qu'il supporte toujours le concept de laisser aux États trancher la question de leur propre chef. Mais il a dit qu'il est confiant dans le fait que de plus en plus d'Américains seront à l'aise avec le mariage gay, citant le confort de ses propres filles avec cette perspective.